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Quand la dette du Sud s’invite au kot...

L’éducation permanente dans un kot à projet

par isabelle Franck

Dans le cadre de la réalisation d’une série de podcasts, le Dévlop’Kot de Louvain-la-Neuve a sollicité Entraide et Fraternité sur le thème de la dette du Sud.

Les kots-à-projets (KÀP) permettent aux étudiant∙es de s’investir dans un domaine qui les intéresse, en lien ou pas avec leurs études. Dans le cadre de la réalisation d’une série de podcasts, le Dévlop’Kot de Louvain-la-Neuve a sollicité Entraide et Fraternité sur le thème de la dette du Sud. Une bonne occasion d’observer de plus près la dynamique d’éducation permanente mise en place par ces jeunes qui ont choisi de réfléchir et agir ensemble face aux défis complexes de notre monde en crises.

Elles sont étudiantes en géographie ou en coopération internationale, elles « kottent » à Louvain-la-Neuve. Elles ne rechignent pas à faire la fête, comme la plupart des étudiant∙es, mais elles ont aussi décidé d’investir une bonne part de leur temps libre dans le projet de leur ‘Dévlop’Kot’. Ce kot-à-projet, outre les 9 étudiant∙es qui y vivent, compte aussi 5 ‘externes’, qui s’y investissent sans y habiter.

Avec une réunion hebdomadaire, des groupes de travail, une réflexion en groupe qui débouche sur des formations et l’organisation d’activités à destination des autres étudiant∙es, c’est une belle dynamique d’éducation permanente qui se joue là. Du vrai « voir, juger agir », même si l’ordre est parfois inversé, comme l’explique Manoëlle : « il y a des gens qui vont en manif sans vraiment comprendre les causes profondes et systémiques des problèmes. » Au Dévlop’Kot, les étudiant∙es essaient donc de comprendre et faire comprendre les mécanismes des inégalités d’un point de vue résolument global et axé sur le néo-colonialisme. Car, inversement, « si on n’est pas au courant de ce qui se passe, on n’a pas envie de se mobiliser », comme le dit Madeline, qui ne connaissait par exemple pas la problématique de la dette du sud avant d’entrer dans le kot. Et, même si l’on a connaissance d’un sujet, « c’est compliqué de le creuser par soi-même, sans savoir par où commencer... ».

Les étudiant∙es parlent aux étudiant∙es

Une fois qu’on est entré dans un thème, comment sensibilise-t-on des étudiant∙es sollicité∙es par mille et une propositions dans cette ville-campus qu’est Louvain-la-Neuve ? Par des soirées où l’on invite des représentants d’associations ou d’ONG qui apportent leur expertise. « Ceux et celles qui participent aux activités du Dévlop’kot sont déjà un peu intéressé∙es par le sujet, déjà un peu sensibilisé∙es, donc ils et elles ont certaines bases », constate Madeline. Il y a aussi les copains et copines et les membres des autres kots-à-projet qui viennent par solidarité, et s’ouvrent ainsi à de nouveau apprentissages. Les murs du kot sont d’ailleurs couverts des affiches d’événements organisés par les « KÀP ».

Le fait d’être des étudiant∙es qui parlent à d’autres étudiant∙es facilite fort probablement la participation aux activités. « Mais ce sont les invités qui nous donnent de la légitimité. Nous servons d’intermédiaire entre le public et les associations et ONG ». Ces dernières assurant également dans leur propre public la promotion des événements auxquels elles sont invitées.

« Nous sommes conscient∙es de nous adresser à une « bulle » d’étudiant∙es de Louvain-la-Neuve, de toucher un public restreint, donc », signale Joséphine. Une bulle déjà bien grande, tout de même, que le confinement, paradoxalement, a permis de faire éclater. Car les kots-à-projets se sont adaptés aux circonstances et, comme le reste de la société, sont passés en mode « zoom ». Moins de convivialité, certes, mais plus de possibilités de toucher un public non étudiant, comme les parents.

Des podcasts pour se déconfiner

Mais les étudiant∙es ont fini par être saturé∙es d’écrans, à force de suivre les cours toute la journée sur leur ordinateur. Difficile de leur demander d’encore y passer la soirée pour un webinaire. Au 2e quadrimestre étaient prévus le « Campus plein sud [1] » et les « Apéros du savoir », moments informels de sensibilisation et de formation. Mais « tout le monde en avait ras-le-bol des visioconférences ». Alors les membres du Dévlop’Kot ont innové : ils ont décidé de créer une série de podcasts [2], qui reposent les yeux, ne sollicitent que les oreilles (et la tête) et sont compatibles avec d’autres activités : marche, vélo, transports publics, vaisselle... De plus, ce format perdure dans le temps, puisque les podcasts restent accessibles en ligne. Il permet de mieux « digérer » les informations et peut donner envie de participer par la suite à des activités « en vrai ». Et voilà les « Dev’casts » qui s’égrènent sur les plateformes dédiées, semaine après semaine : « Coopération au développement : tour d’horizon » ; « Coopération au développement : les traces de la colonisation » ; « La dette dans les pays du Sud : illégitime ? » ; « L’appropriation culturelle » ; « La Chine et ses nouvelles routes de la Soie » ; « Autres visions du développement » ; « Acteurs et actrices engagé∙es au Sud ».

Autant d’occasions de sensibiliser les étudiant∙es – mais pas seulement -, mais aussi de se former et d’approfondir un sujet pour produire ces supports. « Les premières personnes sensibilisées dans un KÀP, c’est nous et on en est conscient∙es, on baigne dedans. Revenir sur la thématique plusieurs fois, faire des liens entre les différents éléments, échanger avec les autres... ». Une stratégie efficace, selon Renaud Vivien : « Quand je les ai rencontrées pour l’interview du podcast, j’ai trouvé des étudiantes déjà bien informées, qui avaient très bien assimilé les informations transmises lors de la formation avec le CETRI. »

S’informer, se former, agir

La dette du Sud, une thématique complexe et a priori éloignée des préoccupations étudiantes ? Manoëlle est volontaire dans l’association Défi-Belgique-Afrique (DBA) depuis 6 ans. C’est dans ce cadre qu’elle a découvert puis animé le jeu « Le Sudestan », réalisé par le Service Civil International (SCI) [3]. Elle y a joué aussi avec ses « co-kotteurs et co-kotteuses : « c’est une façon informelle d’apprendre, mais très claire, très concrète ». Et la dette y est abordée. « On en a reparlé avec Louvain-Coopération [4], puis on a suivi un cycle de formation avec le CETRI [5], dont une séance portait sur la dette, avec Renaud Vivien, d’E&F. Ces formations ont déterminé les sujets des podcasts, avec pour fil conducteur le néocolonialisme. »

« C’est vrai qu’au départ on n’est pas directement concerné∙es par ce sujet et je n’en avais pas entendu parler avant ces formations, explique Joséphine. Je me suis vite rendue compte que c’est une ‘grosse’ thématique sujette à polémiques ». « C’est l’une des grandes problématiques mondiales, poursuit Manoëlle, et beaucoup de jeunes y sont sensibles ; mais, sur certaines questions, comme la crise climatique, on a l’impression qu’il n’y a pas vraiment de solution. Par contre, avec un sujet comme la dette, on se rend compte qu’il y a des objectifs atteignables : annuler la dette n’est pas une utopie. C’est important de cibler les leviers d’action et la dette en est un. »

Agir ensemble, c’est bon pour le moral

Car il n’est pas facile d’être jeune et conscient de l’ampleur et de la complexité des défis auxquels l’humanité fait face. Car, « même si on voit des avancées sur les thématiques qu’on aborde, comme récemment la taxation des multinationales, il y a des jours où l’enthousiasme cède la place au défaitisme ». « Il y a tellement de sujets sur lesquels il faut avancer ; et on ressent une inertie, surtout sur les thématiques environnementales. On a l’impression que c’est lent et qu’on sensibilise des gens déjà sensibilisés » et « c’est difficile de voir le tableau en entier, de savoir si globalement on va dans la bonne direction ». Tout cela provoque des hauts et des bas pour le moral : « Être entouré∙es de personnes qui comprennent, ne pas tout le temps être dans la bataille, mener les activités en groupe, ça fait du bien. » Tout comme le fait d’être dans la réflexion et dans l’action atténue le sentiment de désespoir qui peut parfois gagner les « Dévlop’kotteurs et kotteuses » : « on se pose des questions, on agit et on avance à notre niveau » - nous sommes bien ici dans l’éducation permanente.

En guise de conclusion

Cette collaboration entre EF et le Dévlop’Kot autour d’un podcast sur la dette et, plus largement, les activités d’un kot à projet de ce type nous inspirent notamment ceci :

  • Beaucoup de jeunes sont sensibles aux causes globales et complexes comme le néo-colonialisme et la dette, qui plongent leurs racines dans un passé pour eux lointain. Et si une partie d’entre eux, comme dit plus haut, manifestent sans comprendre les tenants et aboutissants des causes qu’ils défendent, beaucoup sont capables d’investissement et d’initiatives pour se former, faire connaître des sujets qu’ils jugent importants et pour agir.
  • Le fait que les membres des kots à projet mènent leurs propres recherches, maîtrisent les processus et modalités de leurs apprentissages, rend ces derniers beaucoup plus aisés et durables que des matières qui seraient dispensées « d’en-haut », sans une motivation première de leur part. C’est l’un des fondements de l’éducation permanente dont l’enseignement, de la maternelle à l’université, gagnerait à s’inspirer davantage pour former des citoyen·nes à la hauteur des enjeux du XXIe siècle.
  • L’action, et en particulier l’action collective, a le pouvoir de contrer un « àquoibonisme », voire un désespoir bien légitime, en particulier pour la jeunesse, face à la trop lente transformation qu’est en train de vivre l’humanité. À l’heure du chacun-pour-soi-devant-son-écran, ce constat renforce la légitimité de l’éducation permanente en tant que force de mobilisation des citoyen·nes et de changement social. Autant pour relever les défis écologiques et sociaux que pour revivifier la démocratie et retisser la cohésion sociale, tellement mise à mal ces dernières années.

Pour écouter ce podcast sur la dette et les sept autres produits par le Dévlop’Kot : anchor.fm/devlop/episodes/La-dette-dans-les-pays-du-Sud-Illgitime-esqide

TéléchargerConsulter


[1Campagne interuniversitaire autour de l’économie sociale et solidaire ainsi que de la solidarité internationale.

[2Emission radio téléchargeable, que l’on peut écouter à tout moment sur un ordinateur ou un smartphone.

[4L’ONG de l’UCLouvain : louvaincooperation.org/fr

[5Centre Tricontinental, ONG sise à Louvain-la-Neuve : cetri.be



Avec le soutien de

Fédération Wallonie Bruxelles


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