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21 avril 2021  Actualités

Haïti au bord de l’implosion

Si l’impact de la pandémie de la Covid-19 sur la santé de la population est resté moindre que prévu initialement, la population doit faire face à une crise d’un tout autre ordre.

Depuis 2018, le peuple haïtien se soulève contre l’appauvrissement et la corruption. Contesté par un mouvement social inédit, mis en cause dans le scandale Petrocaribe et dans plusieurs massacres, le gouvernement du président Jovenel Moïse (PHK) a plongé le pays dans une crise sans issue. Son refus de quitter le pouvoir malgré la fin de son mandat a précipité davantage le pays au bord de l’implosion. Pourtant, il reste soutenu par la communauté internationale.

Une dérive autoritaire

Malgré la fin de son mandat le 7 février 2021, Le président Jovenel Moïse a décidé, au mépris de la loi et de la Constitution, de ne pas quitter le pouvoir. Une nouvelle manœuvre qui renforce la dérive autoritaire, rappelant l’une des périodes les plus sombres de l’histoire d’Haïti. Cette situation a suscité une indignation profonde au sein de la société haïtienne, qui ne compte plus les attaques contre la démocratie ainsi que les nombreuses exactions commises par les autorités avec la complicité des gangs armés qui se sont multipliés sous Jovenel Moïse. L’Église catholique d’Haïti, qui affirmait le 2 février que personne ne pouvait être au-dessus de la loi, souligne « l’extrême détresse » d’un pays « au bord de l’explosion. » Le quotidien du peuple, c’est la mort, les assassinats, l’impunité, l’insécurité. Le mécontentement est partout.

Sécurité alimentaire menacée

Depuis plusieurs années, nos partenaires haïtiens se mobilisent pour un accès et une gestion écoresponsable et juste des ressources naturelles du pays. S’il est vrai que l’agriculture est un potentiel important de développement pour Haïti - elle constitue la principale activité économique et la principale source d’emplois et de subsistance des familles -, ce potentiel se trouve bradé par la politique libérale autoritaire du gouvernement en place.

Le premier décret pris par Jovenel Moïse après le 7 février est emblématique de la dérive autoritaire : il ordonne la mise à la retraite de trois juges de la Cour de cassation. Alors même qu’il avait promis de « mettre de l’argent dans les poches des petits paysans et de la nourriture dans leurs assiettes », ce décret implante également une zone franche agro-industrielle d’exportation, symbole d’un modèle de développement capitaliste qui se fait au mépris de l’agriculture locale, dans la zone de Savane Diane. La zone de Savane Diane couvre un territoire traversant trois des plus grands départements agricoles du pays, le Nord, le Centre et l’Artibonite et s’étend sur environ 25 mille hectares. On y produit toutes sortes d’aliments.

Un potentiel agricole bradé au profit d’une poignée de privilégiés

Une zone franche d’exportation est un périmètre géographique spécifique destiné à l’industrialisation à des fins d’exportation, bénéficiant de certains avantages fiscaux. Il s’agit d’un espace du territoire d’un État national où la législation douanière est soit appliquée de manière différenciée, soit pas du tout appliquée. Ce sont donc des enclaves économiques, avec des financements étrangers, qui se tournent totalement vers l’extérieur.

Classée en 2018 par le ministre de l’Agriculture parmi les cinq domaines prioritaires garantissant l’autosuffisance alimentaire du pays, cette zone agricole riche de diversité, de ressources en eau, d’activités agricoles et de savoir-faire locaux vient donc d’être sacrifiée pour l’intérêt d’un petit nombre de privilégiés et de multinationales au détriment des familles paysannes qui exploitent ces terres depuis des générations.

Cette décision n’est malheureusement pas un cas isolé en Haïti.

Depuis 2011, et dans le cadre du Plan Stratégique pour le Développement d’Haïti (PSDH), l’État haïtien s’adonne à travers le pays à des accaparements violents de terres occupées par des paysan·ne·s (mise en place de monocultures d’exportation, de zones franches industrielles, explorations minières, etc.). Cette stratégie de « développement » détruit la base de l’économie paysanne et, avec elle, l’environnement que les paysan·ne·s contribuent à maintenir et à protéger à travers des pratiques agricoles traditionnelles.

Cette logique de développement agricole oblige les travailleurs et travailleuses à produire ce qu’ils ne consomment pas et à consommer ce qu’ils ne produisent pas. Et ceci, alors même qu’un an auparavant, la FAO (Organisation de l’ONU pour l’agriculture et l’alimentation) classait Haïti comme un pays en insécurité alimentaire urgente.

Le décret présidentiel marque l’expropriation de la SOFA de ses terres

Une partie des terres visées par ce projet de zone franche appartient à l’organisation de femmes paysannes, la SOFA, partenaire d’Entraide et Fraternité.

En effet, 13 hectares de terres ont été concédés, en 2017, à la SOFA, par l’État haïtien, à travers le ministère de l’Agriculture (MARNDR) et l’Institut National de Formation Professionnelle (INARA), après plus de deux ans de plaidoyer et de négociations avec le ministère de l’Agriculture.

Le 17 Juin 2020, la SOFA fut d’ailleurs la cible d’une attaque armée orchestrée par l’homme d’affaires André Apaid visant à intimider les paysannes membres de l’organisation pour s’accaparer leur terre. Après plusieurs mois de pression et d’impunité pour les commanditaires de ces attaques, les droits de la société civile haïtienne et les droits des paysan·ne·s sont, avec ce décret, une fois de plus bafoués par les autorités politiques en place, contribuant ainsi au processus d’affaiblissement de la société civile haïtienne.

Outre l’impact direct pour la population locale, pour la société civile active dans cette zone et pour les organisations paysannes, cette décision est une entrave à la possibilité du pays de pourvoir à l’alimentation des citoyen·ne·s.

Combien de citoyen·ne·s haïtien·ne·s seront cette fois sacrifié·e·s pour enrichir une poignée de personnes haut placées ?

Le silence de la communauté internationale

Au sein d’Entraide et Fraternité, nous ne pouvons pas rester inactifs face à cette situation. Nous nous mobilisons aux côtés de nos partenaires en interpellant les décideurs et décideuses politiques belges ainsi que l’Union européenne et sa délégation en Haïti.

À plusieurs reprises, des députés écolos et socialistes ont interpellé les autorités belges sur les dérives du régime, les attaques armées contre la SOFA (soutenue par la Coopération belge au développement) et, plus globalement, sur la surdité de l’international à entendre les revendications des acteurs haïtiens.

Dénoncé par tous en Haïti, le président Jovenel Moïse garde de manière incompréhensible la confiance de la communauté internationale. En restant silencieuse face à son maintien au pouvoir, la communauté internationale contribue au retour de la dictature. Elle est devenue complice d’un pouvoir qui engendre une grande pauvreté, la violence des gangs, l’insécurité alimentaire, etc.

Quelque chose doit changer ici

Le 9 mars 1983, de passage en Haïti, sous le régime dictatorial de Duvalier, le pape Jean-Paul II avait déclaré : « Quelque chose doit changer ici ». L’appel résonna auprès d’une population qui avait soif de changement et qui allait renverser la dictature trois ans plus tard.

Combien de temps sera nécessaire cette fois ? Que pouvons-nous faire pour faire respecter l’État de droit, la démocratie ? Comme le dit très bien Fréderic Thomas, chargé d’étude au CETRI et auteur de deux cartes blanches afin de dénoncer la situation intolérable en Haïti : « Aussi complexe que soit la situation, aussi lointaine que soit la solution et aussi faibles que soient nos forces, n’est-il pas de notre devoir de renverser cette diplomatie internationale, de nous mettre à écouter ce que disent les Haïtiens et Haïtiennes, pour partager notre soif commune de liberté ? »





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