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7 avril 2022  Actualités

Interview

Les défis politiques d’Entraide et Fraternité

Le travail de plaidoyer occupe une place importante au sein d’Entraide et Fraternité. Renaud Vivien, coordinateur du Service politique d’Entraide et Fraternité, nous explique le contexte, les défis ainsi que les priorités d’action pour l’année 2022.

Juste Terre ! : L’année 2022 marque-t-elle le début d’une ère plus violente ?

Renaud Vivien : Il y a évidemment l’invasion de l’Ukraine par la Russie qui chamboule nos perceptions. Mais on évolue en réalité depuis de nombreuses années dans un monde extrêmement violent. Notre société est guidée par une violence économique structurelle qui tue chaque jour des citoyen·es. Elle tue différemment mais chaque année un peu plus de deux millions de personnes meurent de faim ! Et c’est une estimation prudente. Au vu des tendances et décisions politiques, cette violence économique va s’aggraver en 2022.

Quelles sont ces tendances ?

Nous travaillons sur une série de thèmes qui empêchent la souveraineté alimentaire des populations et qui font obstacle à une transformation sociale et écologique de notre société.

L’aggravation de la dette des pays appauvris du Sud

En 2020 et 2021, dans le contexte de la pandémie, certaines dettes - pour rappel, illégitimes ou encore illégales - des pays du Sud ont été gelées. Mais ces pays, parmi les plus pauvres au monde, sont obligés de les rembourser cette année.

Ces pays auront ainsi moins d’argent disponible pour nourrir la population, pour financer les soins de santé ou encore l’éducation. Pour donner un exemple concret, Madagascar a remboursé 148 millions de dollars l’année dernière. C’est le double de ce que demandait l’ONU pour lutter contre la crise alimentaire qui a frappé le pays en 2021.

Le libre-échange à tout prix

Malgré la pandémie qui a démontré les limites de notre modèle de société, le libre-échange à tout prix reste le dogme de toutes les politiques. Lors du sommet entre l’Union européenne et l’Union africaine mi-février 2022, les décideurs ont conclu qu’il fallait encore approfondir le libre-échange.

Un libre-échange qui accentue le changement climatique (le commerce international étant responsable de 30% des émissions de gaz à Entraide et Fraternitéfet de serre) et qui est protégé à l’heure actuelle par plus de 3.000 accords de commerce. Aucun de ces accords ne dispose de clauses contraignantes au niveau environnemental et social ! C’est le cas notamment de l’Accord UE-MERCOSUR que nous pouvons heureusement encore bloquer. Le Traité sur la charte de l’Energie (TCE) est un autre accord de commerce particulièrement problématique. Il protège les énergies fossiles et permet aux multinationales de porter plainte contre les États si leurs profits espérés sont impactés par des politiques publiques visant à lutter contre le réchauffement climatique.

Y a-t-il des espoirs de parvenir à inverser ces tendances ?

Alors que la question stagne au niveau de l’ONU (puisque cela fait près de 10 ans que les États négocient un traité contraignant pour les entreprises), la régulation des multinationales au niveau belge est à un véritable tournant cette année. Suite à la proposition de loi déposée en 2021 sur le devoir de vigilance des entreprises, il est essentiel aujourd’hui de faire pression sur les décideurs politiques pour qu’elle soit adoptée. Ce serait un tournant majeur. Une grande mobilisation - coordonnée par le CNCD avec une grande implication d’Entraide et Fraternité - débutera avec cet objectif au mois d’avril.

Par contre, concernant la dette, on ne peut qu’être déçu. Malgré un accord de gouvernement qui inscrivait que la Belgique œuvrerait pour l’annulation de la dette des pays du Sud, rien n’a été fait jusqu’ici dans ce sens.

La position actuelle de la Belgique concernant le Traité sur la charte de l’Energie (TCE) est jusqu’ici également décevante. Rappelons que le TCE est un accord de commerce qui fait à la fois obstacle aux engagements climatiques pris par nos États mais aussi aux politiques de lutte contre la précarité énergétique. Le TCE peut, par exemple, être invoqué contre les États qui prendraient des décisions d’intérêt commun en réglementant les prix du gaz et de l’électricité ou en taxant les surprofits accumulés par les producteurs d’énergie. Pour l’instant, le gouvernement belge est contre la sortie du TCE. Mais, le 24 mars, tous les groupes politiques siégeant au Parlement européen ont demandé à la Commission européenne de préparer la sortie du TCE. Cela constitue une petite victoire politique qu’il faut maintenant concrétiser à l’échelle de la Belgique notamment.

Comment comptez-vous renforcer votre travail d’interpellation ?

Nous observons que le plaidoyer plus technique et direct auprès des décideurs politiques n’est pas suffisant, et ce même lorsque l’accord de gouvernement reprend des revendications d’Entraide et Fraternité.

Nous devons donc susciter une mobilisation citoyenne forte afin d’amplifier la pression sur les décideurs politiques. Notre priorité sera la mobilisation contre le TCE avec déjà une grande mobilisation prévue en mai. Gardons en tête ce que nous avons atteint lors de la mobilisation contre le CETA qui n’a pas été ratifié entièrement suite à la mobilisation citoyenne. Cela peut donc fonctionner ! Entraide et Fraternité va également continuer à être présente dans les grands médias et notamment dans la presse francophone.

Allez-vous travailler sur de nouvelles thématiques ?

Nous avons l’ambition de davantage explorer l’impact du libre-échange, plus particulièrement dans le secteur agricole, sur les femmes. Cette question du libre-échange restera un enjeu fondamental dans les années à venir. La guerre menée en Ukraine et ses répercussions sur la sécurité alimentaire des populations du Sud démontrent bien la nécessité de réécrire les règles du commerce international afin de protéger le modèle agroécologique et de réduire la dépendance des pays aux importations de denrées alimentaires, d’engrais et d’énergie. À cause du libre-échange, les pays ont perdu la maîtrise de leur alimentation et deviennent vulnérables au moindre choc externe. Ce qui se traduit par une augmentation brutale du prix des aliments pouvant causer des famines. Des pays où nous avons des partenaires comme le Rwanda, la RD Congo et Madagascar dépendent à plus de 65% de la Russie et de l’Ukraine pour leurs importations de blé !

Nous allons également nous intéresser aux accaparements de terre qui résultent du mécanisme de compensation carbone. Les entreprises, afin de compenser leurs émissions de CO2, achètent des forêts… qui sont pourtant habitées par des populations locales !

Sur la question des dettes, nous collaborons enfin avec un avocat afin d’explorer les pistes législatives en Belgique pour forcer les banques privées implantées en Belgique à prendre leur responsabilité dans l’allégement des dettes des pays du Sud.





Une étude sur le soutien belge aux accaparements de terre à Madagascar

En ce mois d’avril, le secteur politique se rend à Madagascar avec le CETRI afin de réaliser une étude sur les accaparements de terre dans ce pays, et notamment sur les accaparements de la multinationale Tozzi Green, pourtant financée par la banque publique belge de développement BIO. L’impact des recommandations de la Banque mondiale et du FMI, deux organisations internationales où la Belgique dispose d’un poids certain, seront aussi analysées. Une restitution de l’étude sera réalisée auprès des décideurs politiques belges et malgaches ainsi qu’auprès des dirigeants de BIO. Les résultats seront aussi diffusés auprès des citoyen·nes belges et malgaches.

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