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24 août 2020  Actualités

Covid-19 : situation extrêmement grave au Brésil

Entretien avec Monseigneur Rixen

Nous sommes nombreux à avoir reçu la lettre du frère dominicain Frei Betto qui nous invite à l’indignation et à la mobilisation collective pour soutenir le peuple brésilien.

Dans son courrier, partagé par Monseigneur Rixen, le frère Betto dénonce la politique meurtrière du président d’extrême droite Jair Bolsonaro à l’égard de la pandémie de coronavirus, qu’il qualifie de "génocide". Cette lettre à suscité de nombreuses réflexions et questionnements au sein de notre équipe. C’est pourquoi nous souhaitions prendre la mesure de ses propos dans cet entretien avec Monseigneur Rixen ou « Dom Eugenio. Rixen » comme les Brésiliens l’appellent. Né en Belgique, Monseigneur Rixen vit au Brésil depuis 1980 et a été évêque du diocèse de Goiás jusqu’en 2020.

Entraide et Fraternité : Quelle est la situation au Brésil ?

Monseigneur Rixen : Le Covid-19 a déjà fait plus de 110 000 morts au Brésil.
Le problème c’est qu’il n’y a pas de politique nationale claire en matière de soin de santé. Le président Bolsonaro a mis toutes les responsabilités sur les gouvernements d’Etats et les municipalités qui sont libres de prendre les mesures qu’ils veulent. Il y a un vrai manque de cohérence.

Avant qu’il ne contracte lui-même le virus, le président allait jusqu’à déclarer qu’il ne s’agissait que d’une simple grippe et qu’il n’y avait rien d’autre à faire que d’attendre. Si son avis a quelque peu changé depuis, il est évident que les moyens mis en œuvre pour le soigner ne sont pas accessibles à tous. Les pauvres n’ont pas cette chance-là.

Quant au Frère Betto, c’est un grand intellectuel et un symbole de la lutte contre la dictature militaire ici au Brésil. Il a été emprisonné pendant quatre ans en raison de son opposition à la dictature militaire. Expérience qu’il a d’ailleurs raconté dans un livre. Je crois que ce qui l’inquiète, c’est de revoir un régime militaire au Brésil.

EF : Selon Frère Betto et l’analyse de conjoncture du Mouvement des Sans Terre (MST) du 18 juillet, Jair Bolsonaro aurait un intérêt économique à ce que la pandémie affecte les familles les plus vulnérables, bénéficiaires des aides sociales telles que la « Bolsa Familia » (bourse familiale), l’aide médicale universelle, etc. Etes-vous d’accord avec cette idée que le gouvernement fédéral met en place une « politique nécrophile » ?

Msg. Rixen : Je préférerais ne pas employer le terme « politique nécrophile », mais malheureusement, c’est ce qui semble arriver. Je suis en contact avec certaines populations indigènes du Mato Grosso et ce que l’on remarque, c’est qu’il y a un véritable désintérêt du gouvernement pour la protection des populations les plus faibles, entre autres les Indiens.

EF : Dans la lettre du 22 Juillet « Lettre au peuple de Dieu », les évêques signataires appellent à « l’union dans le respect de la pluralité » et proposent « un large dialogue national » afin de rétablir la démocratie. Cette lettre a-t-elle eu un écho au sein du gouvernement ?

Msg. Rixen : La lettre au peuple de Dieu signée par 152 évêques traduit bien ma pensée. Ce sont 152 évêques qui manifestent leurs préoccupations et leurs désirs de dialoguer avec le président. Malheureusement, ce dialogue est difficile. Ce gouvernement, essentiellement composé d’anciens militaires est habitué à obéir, à commander, mais pas à dialoguer. Il me semble que le gros problème, c’est celui-là.

Le pays est extrêmement divisé du fait que le président prend des décisions sans dialogue préalable. Les deux grandes préoccupations, comme vous pouvez le lire dans la lettre, concernent la santé et l’Amazonie. À l’heure actuelle, nous sommes toujours sans ministre de la Santé. Nous avons eu des ministres de la santé très compétents, mais ils ont été mis de côté car il n’était pas du même avis que le président. Il y a provisoirement un militaire, sans aucune expérience dans le domaine.

L’Amazonie, un patrimoine écologique en danger

Concernant l’Amazonie, on voit à la télévision de nombreux feux provoqués par la culture sur brûlis dans la région pour augmenter la production de l’agro-business.
La technique est toujours la même, on met le feu, ensuite on retire les bois qui ont une certaine valeur, puis on plante du soja et quand la terre est épuisée, on met des vaches dessus. Les grands propriétaires terriens ont un intérêt à augmenter leur terrain agricole. Le gouvernement, quant à lui, appuie fortement la dévastation de l’Amazonie.

EF : Vous évoquez la division et l’utilisation de la foi pour manipuler la population, dans la lettre du 22 Juillet, pouvez-vous nous expliquer ?

Msg. Rixen : Le slogan du gouvernement, c’est « Tous pour Dieu, tous pour le Brésil ». Le gouvernement utilise donc Dieu pour manipuler la population en insistant fortement sur la défense de la famille. Une grande partie de la population est très sensible aux thèmes de la famille, de la foi, de la religion. Je crois que c’est une manipulation idéologique de la part du gouvernement.

La lettre du 22 juillet, bien que signée par un grand nombre d’évêques, ne représente pas l’opinion de tous les évêques. En effet, je pense que les évêques ne sont pas tous signataires parce qu’ils ont très peur d’une idéologisation de ce document en faveur du parti de gauche. Encore hier, nous avons fait une réunion avec les évêques de ma région, on sent une peur de la politisation.

Antérieurement à la publication de cette lettre, le Président du Conseil permanent de la Conférence des évêques du Brésil (CCEB) a signé le 7 avril dernier, au début de la pandémie au Brésil le Pacte pour la Vie qui va dans le même sens que la lettre du 22 juillet.

Je pense que l’Eglise au Brésil à une longue tradition de prophétisme. Il y a toujours eu des grands évêques, dont Hélder Pessoa Câmara et d’autres, qui ont toujours eu un langage assez fort dans la défense des minorités pauvres. En restant fidèle à l’Evangile, je crois que c’est dans cette ligne-là qu’il faut travailler.

EF : Quel pourrait être notre rôle dans cette situation ? Comment pourrait-on soutenir la population brésilienne ?

Msg. Rixen : Le seul moyen de faire pression est de boycotter les produits issus de l’Amazonie, parce qu’actuellement, l’intérêt économique prévaut sur les intérêts de la population indigènes d’Amazonie.

EF : En début de pandémie, la Commission Pastorale de la Terre (CPT Goias) a rédigé un plaidoyer pour mettre l’agriculture familiale au cœur de la réponse à la pandémie et à la crise. Ce plaidoyer n’a pas donné de suite. Qu’en pensez-vous ?

Msg. Rixen : Je crois que dans le monde d’après, il faudra valoriser la production locale. Avec la mondialisation, je peux même acheter du camembert au Brésil, alors qu’il existe pleins d’autres fromages produits localement. Le gouvernement précédent avait mis en place une politique qui permettait de favoriser l’agriculture locale en assurant que 30% des produits dans les écoles, les hôpitaux et autres services sociaux proviennent de l’agriculture familiale locale. Cela permettait aux petits propriétaires de vendre leurs produits et de survivre face aux grandes entreprises du commerce alimentaire.

EF : Vous évoquez la difficulté de survivre des petits producteurs face aux grandes multinationales de l’alimentaire. Le Brésil est en pleine négociation pour la signature de l’accord de libre-échange, le MERCOSUR. Cet accord serait une catastrophe pour les petits producteurs brésiliens et pourtant, il semble que la population brésilienne ne soit pas informée de l’avancée des négociations. Quelle est votre vision de tout ça ?

Msg. Rixen : On ne parle que très peu de cet accord au Brésil. C’est un sujet qui est très peu connu par la population. Ce sont les grandes entreprises de soja, de viande et de minéraux, qui sont intéressés à vendre leurs produits. Cet accord ne sera ni bon pour les paysans européens, ni pour les paysans brésiliens. S’il y a accord, l’Europe doit faire en sorte de contrôler le respect des droits des populations indigènes et le respect du droit aux ressources. S’il n’y a pas de contrôle, alors il ne faut pas signer cet accord.

Ici, nous avons toujours défendu le dialogue. L’agro-business n’est pas quelque chose de nécessairement mauvais, mais il faut dialoguer pour identifier diverses solutions. Le pape François insiste sur l’importance du dialogue pour résoudre les problèmes.

EF : Quelle sortie de crise envisagez-vous pour le Brésil ?

Msg. Rixen : Il y a tout un travail à faire pour reconnaître qu’il y a eu des fraudes dans les élections des élus actuels. Il me semble que de nouvelles élections soient le seul moyen démocratique pour sortir de cette situation.

Propos recueillis le 18 août par Laurie Khorchi, Chargée de projet pour Entraide et Fraternité





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