25 janvier 2017  Actualités

Haïti

Toujours vivante, toujours debout !

Claude Mormont, responsable des projets soutenus par Entraide et Fraternité en Haïti, est ce qu’on appelle un « vieux briscard ».

Il a « roulé sa bosse » aux quatre coins du monde, croisé une foule de gens, acteurs de la vie sociale de leur pays, et a été témoin de nombreuses situations de crise. Pourtant, de retour de mission spéciale en Haïti pour évaluer les besoins de nos partenaires suite au passage de l’ouragan Matthew, Claude cachait difficilement son émotion… Ce qu’il a vu sur place dépasse encore la désespérance qui s’était abattue sur ce pays après le tremblement de terre de 2010  : en effet, avec des campagnes dévastées et une agriculture agonisante, qui va nourrir les Haïtiens ? Mais notre collègue reste aussi admiratif du courage et de la force de caractère de ce peuple haïtien qui ne veut pas baisser les bras ! Voici quelques extraits de son carnet de route.

Arrivée à Port-au-Prince, lundi soir (28 novembre), au moment où le pays tout entier retient son souffle : hier, il y avait l’élection présidentielle et la Commission Electorale Provisoire (CEP) doit maintenant annoncer les résultats. La personne qui vient me chercher prend des chemins de traverse pour éviter les grands axes où il craint des troubles. Il me dit qu’il y a anormalement peu de gens dans les rues, car chacun s’est empressé de rentrer chez soi. En fait, la CEP ne publiera les résultats que dans la nuit : seuls six de ses neuf membres ont signifié leur accord sur les résultats.

Carole Jacob (SOFA), récemment invitée d’Entraide et Fraternité en Belgique, est atterrée par les résultats qui annoncent une victoire à 55 % de Jovenel Moïse. C’est le candidat du parti de l’ancien président Martelly, et on en attend peu de choses en termes de progrès pour la population. Dans les jours suivants, la radio est remplie d’échos de discussions et de protestations contre ces résultats, mais apparemment sans trop de troubles et de violences. Sans doute les nations occidentales seront-elles satisfaites du résultat. Le camp progressiste pense, en fait, que c’est leur victoire et la défaite du peuple haïtien. […]

Ce mercredi, c’est la première journée de visite sur le terrain avec l’ICKL. Je peux voir, dès la première rencontre avec un groupe paysan, que la relation entre ces associations et l’ICKL est vraiment de qualité.
Malgré des contraintes financières qui limitent son action, l’ICKL pratique une stratégie de proximité en allant passer du temps dans les communautés et en logeant sur place lors des visites, comme, par exemple, ce soir où j’écris ces lignes à la lueur d’une bougie, dans une maison communautaire à moitié détruite par l’ouragan Matthew.

Nous avons renoncé à aller à Barradères, dans les Nippes, car la route est impraticable à cause des pluies.
Nous allons donc dans le département du Sud, à Maniche, soit presque jusqu’aux Cailles. Plus on avance vers le sud, plus on voit les dégâts de l’ouragan : arbres arrachés ou cassés, ravines (parfois profondes de plus de 6 mètres !), et surtout de nombreuses maisons sans toit, parfois avec les murs effondrés, parfois avec un toit de fortune...

Nous rencontrons à Maniche des responsables d’un groupe de trois organisations paysannes. Plusieurs personnes ont marché deux heures pour venir à la réunion, notamment un père de famille, qui me raconte que le week-end dernier, quand il pleuvait beaucoup, ses enfants ont dû passer la nuit assis sur des chaises car il était impossible de rester couché, tant l’eau envahissait la maison. D’autres me disent qu’ils appréhendent les prochaines semaines : en effet, la prochaine récolte ne se fera pas avant mars, et même si on est en pleine semailles de « pois congo », la faim menace gravement !

Pourtant, durant la réunion, les participants prennent distance par rapport à la catastrophe. Ils se réjouissent d’avoir pu assister aux différentes formations prévues dans le programme avec l’ICKL (structuration communautaire, plaidoyer…). Àun moment, on en arrive même à chanter : en effet, alors que j’aborde la thématique des APE [1], quelqu’un entonne une chanson écrite il y a quelques années et qui dénonce ces accords commerciaux qui soumettent les pays pauvres aux intérêts des multinationales. J’espère que cette rencontre, à l’occasion de laquelle l’ICKL a aussi amené un sac de semences pour les paysans, aura redonné un peu de courage à chacun... […]

Jeudi 1er décembre : nous sommes arrivés de nuit à Marc, dans la commune de Cavaillon (dans le département du Sud). La route depuis Maniche était un long chapelet de maisons détruites et d’arbres arrachés ou cassés. On prend vraiment conscience que les gens ont tout perdu : leur maison, leur champ, leur maigre cheptel…

Toute cette journée sera pour moi marquée du signe de l’ouragan. Tôt le matin, le jeune qui nous a amenés hier me conduit voir quelques maisons détruites et rencontrer les habitants.

Puis vient la réunion avec les associations paysannes soutenues dans le programme d’Entraide et Fraternité. Même si, comme hier, elles soulignent qu’il reste des acquis malgré la catastrophe, notamment en termes de formation, les discussions tournent surtout autour du drame. Les participants nous disent, qu’au-delà des dommages matériels énormes qu’ils ont subis, ils sont atteints moralement et se sentent moins forts pour faire face à l’épreuve. Plusieurs nous racontent la nuit et les jours de l’ouragan. Ismène, une femme, ne tient plus et part en pleurs. Elle a, ai-je compris, perdu un enfant dans la tempête. Une fois de plus, ce qui ressort, c’est l’absence de soutien des diverses autorités publiques, mais aussi de la part des grandes ONG et organisations internationales, dont apparemment aucune n’est venue dans cette zone difficilement accessible. Même les efforts de la Protection civile nationale dont on nous dit qu’ils ont été remarquables ne sont pas arrivés à rejoindre les populations isolées dans les mornes. [2]

Dans le département du Sud-Est, à Marigot, nous avons un échange très intéressant avec les membres des quatre organisations qui ont joint leurs forces pour lancer diverses activités d’économie solidaire : une boulangerie, une banque communautaire et l’achat groupé de bétail.

Ce qui ressort de la discussion axée sur les résultats du programme d’Entraide et Fraternité, c’est l’interconnexion entre les différents résultats et l’existence d’une dynamique de rassemblement. Apparemment, tant la boulangerie que la banque donnent des résultats satisfaisants, même s’il faudra voir si cela se confirme sur la durée. […]

Après d’autres visites dans d’autres régions, cette mission en Haïti me laisse une impression forte mais mitigée : d’un côté, je suis vraiment bouleversé par ce que j’ai vu. La situation me semble pire qu’après le tremblement de terre, pas en termes de vies perdues mais en termes de destruction écologique et d’atteinte à la capacité de production alimentaire du pays. En effet, ici, de vastes zones de campagne sont atteintes. Or, ce sont ces campagnes qui produisent la nourriture pour tout le pays. La famine est donc très menaçante...

Si je reviens avec la tristesse au cœur et la rage au ventre, je reviens aussi avec une admiration sans bornes pour ce courageux peuple haïtien, toujours vivant, toujours debout, toujours solidaire, malgré la série noire de coups du sort qu’il subit. Comme l’ont dit les paysans, « nous avons tout perdu mais il nous reste la vie. »

Et plus que jamais, je reste convaincu que l’approche prônée par nos partenaires haïtiens est la bonne voie à suivre : humaine, proche des gens, centrée sur le développement d’une agriculture familiale solide et autonome, elle est l’avenir des Haïtiens, un avenir qui ne pourra se construire qu’avec eux !

Claude Mormont
Chargé de partenariat avec Haïti



[1Ces accords ont été passés entre les pays ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique) et l’Union européenne. Ils visent à développer le commerce et le libre-échange entre ces régions.

[2Zones montagneuses où habitent la plupart des paysans Arrivée à Port-au-Prince



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