29 septembre 2016  Actualités

Le Brésil dans la tourmente …

Juste Terre ! - interview

Dom Eugenio Rixen

La récente destitution de la présidente du Brésil, Dilma Roussef, met fin à la période d’incertitude politique qui avait commencé avec la validation par le Congrès de son « incapacité à gouverner ».

Son ancien allié, le très impopulaire Michel Temer, nommé tout d’abord président ad interim, se voit maintenant assuré de pouvoir gouverner jusqu’en 2017. Mais son mandat arraché dans des circonstances rocambolesques, voire franchement illégales, risque bien de se dérouler sous le signe d’une vigoureuse contestation sociale et politique.

C’est que ses adversaires ont beau jeu de rappeler que le nouvel exécutif, ainsi que le nouveau président lui-même, sont largement plus « mouillés » dans des affaires de corruption que Dilma Roussef ne l’a jamais été.

De plus, les orientations politiques et macro-économiques prise par la nouvelle équipe laissent entrevoir le pire au petit peuple, lequel avait pu bénéficier de réelles avancées sociales sous les gouvernements successifs du Parti des Travailleurs (PT – parti de l’ex-présidente).

Comme le martèle désormais toute l’opposition, la destitution de Dilma Roussef est un coup d’état, mené par la droite oligarchique contre le peuple. Les récentes déclarations et actions des mouvements sociaux montrent que ces derniers comptent bien ne pas se laisser faire. Hélas, la réponse gouvernementale, menaçant de ne plus tolérer de manifestations, laisse augurer de probables violences…

De passage à Bruxelles, Mgr Eugène Rixen, partenaire et ami de longue date d’Entraide et Fraternité a fait dans nos bureaux un compte-rendu de cette situation explosive.

Juste Terre ! : Une présidente, certes impopulaire, mais tout de même réélue dans un contexte économique difficile, se retrouve destituée comme une vulgaire criminelle… comment en est-on arrivé là ?
Dom Eugénio : En toile de fond de ce drame politico-juridique, il y a d’abord une droite brésilienne conservatrice qui n’a jamais accepté de se faire déposséder du pouvoir par la gauche, et cela après quatre élections consécutives. Ces défaites ont sans doute été bien trop amères pour l’oligarchie et la classe dominante. Aussi, lorsque le PT n’a plus voulu soutenir le président de la chambre, largement compromis dans le scandale de corruption « Java Lato » [1], la classe politique a saisi cette occasion de se venger. En fouillant dans les comptes, elle a trouvé des traces d’emprunts bancaires réalisés par Dilma pour le renflouement du budget des allocations familiales, des emprunts qui n’avaient pas été avalisés par les Chambres.

A la suite de cette « découverte », on a invoqué le « délit de responsabilité » de la présidente et deux tiers des députés se sont prononcés pour sa suspension. De retour au Sénat, après six mois d’investigations, l’affaire a connu un nouveau tournant : malgré une défense véhémente et digne, Dilma Roussef a été démise de ses fonctions.
C’est de toute évidence une forme de coup d’état, mais de toute façon Dilma Roussef n’ayant plus la majorité parlementaire avec elle, elle n’aurait pas pu continuer à gouverner.
Personnellement j’avais l’espoir que de nouvelles élections soient organisées, mais j’ai vite compris que les instigateurs de la manœuvre n’avaient aucune envie de passer par les urnes et le jugement des électeurs !

Juste Terre ! : La corruption, est-ce vraiment une fatalité au Brésil ?
Dom Eugénio : Hélas, je dois bien constater que certaines pratiques font partie intégrante du « système ». Selon des sources indépendantes 60% des députés à la manœuvre contre Dilma Roussef sont impliqués dans différentes affaires de corruption.
La justice, même si elle comprend dans ses rangs des gens probes et honnêtes, est en grande partie gangrénée elle aussi. Ce qui explique qu’elle va se taire…
Quant aux médias, n’en parlons même pas : cinq grandes familles liées à la droite les ont quasiment tous sous leur contrôle…
Notons que je n’exonère pas du tout le PT de tout reproche : ce parti lui aussi a des pratiques douteuses. De nombreux élus se servent « en dessous de la table » et recourent à des fonds occultes pour financer leurs campagnes électorales. Le principe, toujours le même, est celui du « un tien pour un rendu » : les entreprises paient les campagnes et en retour, obtiennent les contrats et les marchés publics.
J’en ai fait l’expérience personnelle dans mon diocèse à Goias : suite à des inondations dramatiques, l’UNESCO avait confié à l’église 100.000 Reais (unité monétaire du Brésil) pour financer les réparations et les reconstructions. Nous avons lancé un appel d’offres. Trois sociétés se sont présentées et il s’est très vite avéré qu’elles étaient toutes les trois de mèche pour empocher le pactole et se le partager.

Juste Terre ! : Comment la situation politique est-elle vécue par les petites gens au Brésil aujourd’hui ?
Dom Eugénio : Dès les premières mesures du gouvernement « ad interim », on a senti que le vent avait tourné : des coupes budgétaires drastiques se sont attaquées aux budgets sociaux. De nombreux avantages ont été supprimés ou diminués, comme par exemple les allocations familiales. Les gens, surtout les plus pauvres, commencent à le sentir dans leur poche. Et les riches se lâchent plus qu’avant en dénonçant tout cet argent distribué « gratuitement », ces « primes à la paresse » …
Jamais le contraste « riche/pauvre » ne m’a paru aussi marqué. Et cela se traduit par une hausse de la violence dans le pays. Dans certains quartiers elle a augmenté, alors que le pays compte déjà 55 000 homicides par an.
Ce qui a peut-être aussi changé, c’est que la justification classique de ces politiques d’austérité (« c’est la faute à la crise économique mondiale ») ne passe plus du tout… et pour cause : cela fait 30 ans qu’elle est invoquée !

Juste Terre ! : Et l’église brésilienne dans tout ça ?
Dom Eugénio : Elle est à l’image de la société brésilienne, c’est-à-dire divisée ! Un exemple : certains évêques de Sao Paulo se sont opposés à Dilma Roussef, alors que de nombreux évêques de diocèses plus ruraux et pauvres la soutiennent. Un autre exemple : certains évêques ne veulent plus participer aux « Romaria pour la terre et l’eau », des manifestations « sociales et religieuses » typiquement brésiliennes et très prisées par le petit peuple ! C’est tout un symbole ….

Juste Terre ! : Votre diocèse et votre commission pastorale de la terre (soutenue par Entraide et Fraternité) sont fort engagés aux côté des paysans sans-terre, existe-t-il actuellement un risque de voir s’effilocher tout votre travail pour l’accès à la terre ?
Dom Eugénio : La menace sur les terres n’est pas encore nette, par contre l’on ressent déjà une tendance plus marquée à la criminalisation des mouvements sociaux dont certains leaders sont envoyés en prison.
Je ne pense toutefois pas qu’on pourra enlever des titres de propriété à celles et ceux qui les ont si durement acquis. Mais je pense aussi que peu de nouveaux titres seront concédés aux paysans actuellement en lutte.
Maintenant, les enjeux sont également ailleurs que dans les titres de propriété, car ces derniers ne suffisent pas : pour lancer une exploitation et pour pouvoir enfin nourrir dignement sa famille il faut aussi garantir l’accès à des crédits, à des marchés, à des semences, à des outils, à des savoir-faire … et c’est là que la vie des paysans promet d’être plus dure avec un gouvernement sourd à leurs revendications.



[1Scandale de corruption lié à l’entreprise publique Petrobras



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