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L’appât du grain : çà suffit !

Fil conducteur "politique" de la Campagne du Carême 2013

Influençant le prix des denrées alimentaires, les politiques et la recherche scientifique, l’agrobusiness occupe une place de choix dans le paysage politique et alimentaire international. Pourtant, 70% de la production agricole mondiale est d’origine paysanne. L’agrobusiness se lance aujourd’hui à la conquête de marchés échappant encore à sa domination. Il devient subitement « acteur de développement » en passe de s’imposer comme solution aux problèmes de la faim.
E&F estime que les politiques ont un rôle à jouer dans la régulation de cet avènement ainsi que dans le soutien aux alternatives portées par les paysans et paysannes.

Le rapport de la FAO « la situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture » (SOFA) publié récemment et qui porte sur les investissements souligne que dans les pays en développement, ce sont les agriculteurs qui investissent le plus dans l’agriculture. Pourtant, aujourd’hui, quand on parle d’investissement, on parle la plupart du temps d’investissement étrangers, de multinationales, d’agrobusiness, de révolution verte, de modèles agro-exportateurs etc. : jamais des agriculteurs ni des entrepreneurs locaux. Bien que ces investissements soient censés se faire en faveur des petits agriculteurs, dans la réalité il s’agit, la plupart du temps, d’investissements par et pour les grands de l’agrobusiness au nom du développement.
Ce problème est particulièrement criant en Afrique. En effet, depuis 2004 et l’appel de Kofi Annan à une révolution verte « authentiquement Africaine », l’Afrique déchaine les passions des acteurs de l’agrobusiness (qui travaillent main dans la main avec les institutions internationales et autres acteurs de « développement ») : les plans, promesses et initiatives ne cessent de se multiplier. Authentiquement Africaine ? Elle n’en a que le nom. Ce sont, à peu de choses près, les mêmes recettes que celles appliquées lors de la précédente « révolution verte » qui sont promues (recours généralisé aux engrais, pesticides et semences améliorées allant de pair avec la privatisation de ces marchés, spécialisation en vue d’exporter, industrialisation de la chaine alimentaire, concentration croissante dans la chaine alimentaire au profit des multinationales de l’agrobusiness, …) [1].

De telles politiques mènent à la marginalisation de l’agriculture paysanne, participent activement à l’exode rural – dans des pays, comme en RDC et au Burundi, ou environ 80% de la population vit de l’agriculture et où il y a peu d’emplois à pourvoir dans les services et l’industrie –, et ont des impacts environnementaux négatifs (épuisement des nappes phréatiques, assèchement, salinisation et stérilisation des sols, érosion, …).

Les énergies et les capacités financières des acteurs du développement, des institutions internationales et des Etats devraient au contraire se concentrer sur les premiers investisseurs – à savoir les agriculteurs eux-mêmes – qui sont ceux qui en ont le plus besoin et qui sont les plus à même d’enrayer le problème de la faim de manière durable. Pour ce faire, une attention particulière doit être portée à l’agriculture paysanne et aux techniques agroécologiques qui sont des éléments fondamentaux dans la lutte contre la faim, la pauvreté et le changement climatique. La dimension « genre » nous parait aussi importante car en Afrique subsaharienne, « les femmes produisent jusqu’à 80% des aliments de base et assurent 60% de l’économie parallèle, elles constituent 70% de toute la main-d’œuvre agricole et produisent 90% environ de la nourriture » comme le soulignait la FAO en 2008 [2]. Le soutien à l’agriculture paysanne familiale passe donc obligatoirement par la prise en compte des difficultés particulières touchant les femmes.
Les Etats devraient donc investir dans les infrastructures nécessaires au développement de l’agriculture locale (notamment en favorisant l’investissement des agriculteurs eux-mêmes : sécurisation des terres, stabilisation et amélioration des revenus – débouchés urbains, programmes de soutien à l’agriculture locale, …. – …) et dans les outils nécessaires à la protection de leurs agriculteurs. Il s’agit aussi d‘appuyer la transformation et la commercialisation à l’échelle locale et nationale par des agriculteurs/trices et des groupes d’agriculteurs/trices (type coopérative).

Les politiques belges ont leur rôle à jouer, et ce, de diverses manières :

Au niveau de la coopération :
-  La coopération belge devrait privilégier l’augmentation de la productivité par la promotion de techniques agroécologiques aisément réappropriables/maitrisables par les paysans et les paysannes, l’aide et la formation (au lieu d’aligner leurs programmes sur des programmes de type « révolution verte » : privatisation de la filière semence, incitation à l’utilisation de techniques agricoles non écologiques, développement d’une demande en intrants par la mise en place de réseaux d’ « agrodealers », …).
-  La coopération belge devrait par ailleurs encourager la mise en place de programmes économiques qui bénéficient à court, moyen et long terme aux populations défavorisées. Une telle coopération n’est pas compatible avec des enjeux commerciaux issus du secteur privé et bénéficiant essentiellement à celui-ci.
-  La coopération devrait aussi appuyer les Etats partenaires et les acteurs sociaux locaux (syndicats, mouvements, coopératives, PME, ONG locales, …) afin de permettre l’émergence d’un secteur agroalimentaire national – durable tant sur le plan social et économique que sur le plan écologique – bâti sur les initiatives portées par la paysannerie et les groupements qu’elle constitue (associations, ONG, coopératives, ASBL, …) et capable d’assurer la sécurité alimentaire. Dans ce cadre, il s’agit de veiller à une participation effective des femmes dans la gestion financière de la production agricole et de sa commercialisation.

Au niveau du parlement fédéral :
-  Adopter une résolution visant à inclure la dimension du « genre » dans l’agriculture. La proposition de résolution concernant la prise en compte du genre dans la souveraineté alimentaire déposée par Thérèse Snoy (9 mars 2011) et consorts nous parait être une base idéale pour ouvrir ce débat.



[1Aux commandes de cette « nouvelle » révolution verte : Le « Forum Economique Mondial », le « G8 », les fondations « philantro-capitalistes » (de type AGRA, financé par la fondation Bill et Melinda Gates et la fondation Rockefeller, déjà à l’origine de la première révolution verte) et les diverses multinationales de l’agrobusiness qui, sous couvert de faire du développement et de lutter contre la faim et la pauvreté, s’accaparent de nouveaux marchés – avec l’appui, la légitimité et le financement des acteurs traditionnels du développement.

[2FAO (2008), Egalité des sexes. Garantir une participation égale des femmes et des hommes ruraux au développement, Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l ‘agriculture, Rome.