Joachim, pionnier des techniques agroécologiques à Cap Rouge

C’est à Cap Rouge, dans la section communale de Caye-Jacmel (sud-est d’Haïti), que vit Joachim Sanon avec sa famille.

Depuis 22 ans, Joachim a développé des techniques agricoles pour tenter de limiter les dégâts des politiques néolibérales sur la production locale. Il est devenu un symbole de la lutte des paysans et incarne la formidable capacité de résistance et de créativité de la paysannerie haïtienne.

« Cap Rouge, c’est le paradis », dit le paysan Joachim Sanon. « Il n’y a pas de bruit, l’air est pur et celui qui veut du travail peut cultiver et manger à sa faim. Je ne retournerai jamais à Port-au-Prince, je ne suis pas fou ! »

Joachim habite, avec sa femme Andrée-Rose, une petite ferme dans les collines de Cap Rouge, près de la côte sud d’Haïti. Ils ont quatre enfants. La famille est membre de VEDEK (Vive l’espoir pour le développement de Cap Rouge), une organisation paysanne spécialisée dans les formations en techniques agricoles.
Joachim est trésorier de VEDEK. Lorsqu’il était jeune, ses projets étaient complètement différents. En 1981, il est ainsi parti à Port-au-Prince, déterminé à ne plus jamais retourner à la campagne. Hélas, la confrontation avec la capitale haïtienne est moins idyllique qu’il ne l’espérait : malgré un diplôme et un emploi (mal-payé), il y découvre la surpopulation, la faim et la misère.
Le 30 septembre 1991, le jour du coup d’État contre le président Aristide, l’usine de Joachim ferme. C’est le déclic : « Après 11 ans de vie urbaine, j’ai décidé de retourner à Cap Rouge chez mes parents et de donner un nouveau départ à ma vie. »

Paysan à Cap Rouge

« Mes parents ont été heureux de me revoir. La première année, je travaillais avec eux à la ferme. Plus tard, ils m’ont donné une partie de leur terrain afin que je puisse commencer ma propre exploitation. En 1992, j’ai commencé la culture des bananes. J’ai acheté 250 plants de bananiers. Les gens, ici, pensaient que j’étais fou parce que je traînais avec moi un bac avec les excréments des animaux pour faire du fumier pour mes plants de bananes. Plus tard, ils ont vu les résultats et ont commencé, eux aussi, à utiliser les engrais organiques. »

Joachim devient ainsi pionnier des nouvelles techniques agroécologiques que la plupart des paysans de la région utilisent maintenant. Dans son jardin où il cultive des haricots, des légumes et des fruits, Joachim déclare : « La vie, ici, à Cap Rouge n’est pas mal. Nous avons une maison. Notre alimentation est abondante et variée. Nous avons une famille. Nous avons pris nos responsabilités ».

Semer le futur

Cette responsabilité dont parle Joachim est évidemment liée à VEDEK, l’organisation coupole des groupes de paysans de la région créée en 1988. Aujourd’hui, elle unit une vingtaine de groupes de paysans et compte 2000 membres répartis dans dix villages (800 hommes et 1200 femmes).

Jadis, la région vivait de la culture du café. Lorsque le marché international du café s’effondra, les paysans furent réduits à la misère. Pour VEDEK, la priorité fut alors de les inciter à remplacer cette culture par de l’agriculture vivrière et à augmenter les rendements. Les paysans construisirent aussi des silos pour conserver leur production, ce qui leur permit de manger à leur faim toute l’année.

Penser l’agriculture comme un tout

A cause de la déforestation, l’érosion dans les collines de Cap Rouge est très préoccupante. Le sol n’est plus maintenu par les racines des arbres, les buissons et les herbes. Il perd ainsi ses couches supérieures fertiles, en laissant les rochers à nu.

Joachim a innové, en pensant l’agriculture comme un modèle « global » : la terre, les plantes, les animaux et autres organismes d’un même lieu s’influencent mutuellement et forment un tout. Dès lors, pour que les récoltes soient fructueuses, tout paysan doit veiller à l’équilibre des écosystèmes. « Il est très important de mélanger les différentes cultures entre elles, de sorte que le sol soit recouvert en permanence par la végétation et donc maintenu par des racines », explique Joachim. Par ailleurs, il préconise de garder les bêtes d’élevage dans des enclos afin de limiter les dégâts éventuels que celles-ci provoquent sur les plantations.

Très vite, les méthodes de Joachim ont permis d’augmenter les rendements. Les autres paysans n’ont donc pas tardé à suivre sa démarche et des collaborations ont été envisagées entre agriculteurs et éleveurs.

Le miracle d’Haïti

« Dans notre pays, nous avons un État central qui n’a jamais pris ses responsabilités alors qu’à la base, les paysans se sont toujours organisés pour travailler ensemble à une vie meilleure. Selon moi, la population de la campagne a réalisé un miracle en continuant à travailler pendant toutes ces années turbulentes, en continuant à produire et à lutter pour la préservation de l’agriculture familiale et de sa propre culture. VEDEK, à Cap Rouge, en est un exemple admirable », nous explique Camille Chalmers, économiste et coordinateur de la PAPDA (Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif), une organisation partenaire d’Entraide et Fraternité. La PAPDA accompagne VEDEK en tant que projet pilote depuis de nombreuses années. Après le tremblement de terre de 2010, VEDEK a reconstruit les maisons et les citernes d’eau aux normes antisismiques.
Une des réponses apportées par le mouvement paysan pour lutter contre l’insécurité alimentaire, c’est de développer de petites initiatives créatrices de revenus. En créant des structures qui permettent de transformer les récoltes en produits finis qu’ils pourront stocker, puis vendre sur les marchés des villes, les paysans espèrent augmenter leurs revenus. Aujourd’hui, VEDEK s’est associée à la SOFA (Solidarité femmes haïtiennes), une association de femmes. Ensemble, ils mènent des projets de transformation des produits agricoles tels que les fruits, le maïs et le manioc.

Les paysans : clé du développement rural

Pour Camille Chalmers, ce que les paysans de Cap Rouge réalisent illustre parfaitement le message de la PAPDA : « Les paysans sont les personnages clé du développement rural. Ils se sont engagés dans la transition d’une agriculture pour leur consommation propre vers une production agricole à destination de la transformation de leurs produits, puis de la vente sur le marché intérieur. Ils doivent s’organiser dans ce sens, suivre des formations, augmenter leur production, veiller à la qualité et gérer eux-mêmes le circuit commercial jusqu’au consommateur final. Mais la situation doit aussi changer au niveau des politiques de l’État qui doivent les soutenir. Une de nos missions est donc de permettre aux gens de la base de comprendre les thèmes abordés par la politique nationale, d’exprimer leur avis et de faire entendre leur voix ».

Un des outils de conscientisation et de formation des communautés paysannes éloignées est la radio communautaire. Radio Vedek est écoutée dans tout le département du sud-est. Chaque jour, à 18h, les animateurs présentent une émission participative pour inciter les paysans à revendiquer leurs droits auprès des autorités locales et nationales.

Van karèm : l’espoir renaît à chaque fois

Au printemps, un vent sec et fort souffle en Haïti : le « van karèm », le « vent du carême », idéal pour les enfants et leurs cerfs-volants. Peut-être un symbole du vent nouveau qui, grâce à Joachim, VEDEK et les nombreuses organisations paysannes, semble aussi souffler sur Haïti. « L’avenir des paysans se trouve dans leurs villages et dans leurs champs », conclut Joachim.

par Karel Mafliet (Broederlijk Delen) et François Letocart (Entraide et Fraternité)





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