"Jamais, je n’aurai imaginé voir un jour Nelson libre..."

Hommage

"Jamais je n’aurai imaginé voir un jour Nelson Mandela libre et Président de l’Afrique du Sud !"
Raymonde Zerghe, ancienne responsable des projets d’Entraide et Fraternité en Afrique du Sud

Dans les années ’80, au plus fort de la période d’apartheid, les perspectives de voir évoluer positivement l’Afrique du Sud étaient bien sombres. Sur place, le régime blanc raciste semblait tenir le coup et cadenasser la société. Dans le monde occidental, le contexte de guerre froide poussait certains milieux à soutenir le gouvernement raciste. Dans cette ambiance, Entraide et Fraternité décide de répondre favorablement à l’appel au secours de la société civile sud-africaine. Raymonde Zerghe, qui a été chargé des projets en Afrique anglophone, raconte ses souvenirs de cette époque chahutée.

"En 1985, je suis allée en Afrique du Sud et en Namibie. A l’époque, nous étions en contact avec Mgr Hurley, évêque engagé dans la lutte anti-apartheid, et aussi différentes associations plus ou moins proches de l’ANC. Celles-ci menaient plusieurs projets d’éducation et de conscientisation populaire. Autrement dit, des activités militantes considérées comme subversives.

J’ai voyagé en me faisant passer pour une secrétaire paroissiale en visite de différentes missions. Cette couverture m’a permis de circuler sans trop d’ennuis mais, lorsque je suis passée en Namibie, je me suis retrouvée en zone de combats et j’ai été arrêtée par l’armée, puis expulsée vers la capitale Windhoek. Je devais également apporter à un évêque de la région du courrier en provenance d’opposants basés à Londres et en Finlande. Nous avons pris rendez-vous avec l’évêque en question avant de nous mettre en route mais, lorsque je suis arrivée, des soldats sans doute mis au courant encerclaient les bâtiments du diocèse. C’était très stressant ! Et, en Belgique, on ne savait pas où j’étais ! Mais cela valait mieux comme ça. Entraide et Fraternité feignait de ne pas me connaître pour ne pas mettre nos partenaires en danger.

C’est également à cette époque que nous avons noué les premiers contacts avec l’association PACSA de Pietermaritzburg. Le début d’un long partenariat. Nous soutenions, par exemple, des projets d’éducation à la santé dans les cités noires. Des initiatives qui servaient aussi à susciter une prise de conscience des conditions de vie indignes de ces populations.

Un jour, nos amis sud-africains nous ont fait une demande pour qu’on leur achète du matériel vidéo. A l’époque, c’était très cher et luxueux et nous nous demandions pourquoi ils ne se contentaient pas du traditionnel projecteur de diapositives avec écran. Ils nous ont alors expliqué qu’une présentation de diapositives impliquait un espace plus grand, donc un côté public, ce qui les exposait à une intervention policière alors que la projection vidéo pouvait se faire dans le cercle privé et discret d’un salon et donc passer inaperçue !

En Belgique, la lutte anti-apartheid a également été rude car certaines "élites" politiques et économique soutenaient ouvertement le régime. Il existait même un mouvement, appelé PROTEA, qui apportait son soutien à Prétoria. Lors d’une réunion de celui-ci au Hilton de Bruxelles, nous avons manifesté avec différentes associations anti-colonialistes et anti-racistes. Dans le parking, nous avons repéré certains membres connus de ce groupe, dont des membres du gouvernement ! Des jeunes manifestants ont alors réussi à s’introduire dans la salle de réunion et cela a dégénéré en pugilat !

Cela ne nous a pas aidés dans une certaine presse belge qui a virulemment attaqué Entraide et Fraternité. Des courriers de lecteurs appelaient à ne plus verser un franc pour Entraide et Fraternité ! On a dû alors lancer une opération spéciale, "les trois troncs", qui devait permettre aux donateurs de choisir où devaient aller leurs dons : aux projets classiques, à la sensibilisation du public belge ou aux luttes de libération. Malgré le lynchage médiatique que nous avons subi, les dons n’ont pas diminué. On en a déduit que ceux qui nous critiquaient soit ne faisaient pas partie des donateurs, soit que leur défection était compensée par l’arrivée de nouveaux donateurs qui approuvaient nos choix !

Une autre conséquence de cette lutte a été le lancement de CREDAL par Entraide et Fraternité et Vivre Ensemble. En effet, de nombreuses banques, dont la Générale, soutenaient financièrement le régime d’apartheid. Avec la Commission Justice et Paix et Pax Christi, nous avons incité des congrégations religieuses à interpeller leur banque, voire à retirer leur argent de celle-ci. CREDAL est né pour proposer à ces groupes une alternative éthique de placement.

Je constate aujourd’hui que le combat pour une plus grande éthique dans le monde des finances est loin d’être terminé. L’apartheid est tombé, jamais je n’aurai pensé voir un jour Nelson Mandela libre et Président de l’Afrique du Sud ! La démocratie est apparue mais d’autres oppressions parfois plus sournoises encore se maintiennent. Comme quoi… la lutte continue !"





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