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« Il faut miser sur les agriculteurs familiaux », préconise Olivier De Schutter

Quelle agriculture peut répondre au défi de la faim dans le monde ? Pourquoi le soutien à la petite paysannerie est-il la clé de la réduction de la pauvreté ? Faut-il vraiment produire plus pour nourrir l’humanité ? Trois questions posées à Olivier De Schutter, Rapporteur Spécial des Nations Unies pour le Droit à l’Alimentation.

Entraide et Fraternité : La crise alimentaire a réactivé un discours sur une prétendue pénurie alimentaire que seule l’agrobusiness serait à même de repousser. Que pensez-vous de cette affirmation ?

Olivier De Schutter : Il y a aujourd’hui une concurrence de plus en plus forte entre la petite agriculture familiale et les grandes plantations agro-industrielles. Cette concurrence est devenue extrêmement forte pour la terre, pour l’eau et l’accès au marché. On ne réalise pas toujours que la petite agriculture familiale est en fait très productive. Toutes les études montrent qu’à l’hectare, la petite ferme familiale produit davantage que les grandes plantations. Mais ces petites fermes sont moins compétitives sur les marchés et si on laisse faire les forces du marché, elles vont progressivement disparaître.

On mesure trop souvent la productivité en examinant le nombre de personnes nécessaire à produire une tonne de céréales et cette mesure-là n’est pas en faveur des petits paysans parce qu’ils pratiquent une agriculture qui exige beaucoup de main d’œuvre et elle a moins accès aux marchés car elle est moins bien soutenue par les gouvernements. Je le répète, la petite agriculture familiale produit davantage par surface cultivée. Elle contribue au développement rural, à l’augmentation des revenus dans les campagnes et, donc, à la réduction de la pauvreté dans les campagnes.

Je pense que si on veut avancer vers la capacité des pays en voie de développement de se nourrir, il faut miser sur les petits agriculteurs familiaux. Mais il faut les soutenir et prendre en compte leurs besoins spécifiques qui ne sont pas ceux des grandes plantations agro-industrielles.

Entraide et Fraternité : Face à la nécessité d’augmenter la production alimentaire, les petits paysans sont-ils en mesure de faire face à ce défi ?

Olivier De Schutter  : Il y a aujourd’hui un intérêt renouvelé pour la question de l’agriculture et de l’alimentation. Mais il y a en même temps, très clairement, une concurrence entre les acteurs qui veulent s’emparer de ce dossier. Les grandes puissances économiques qui prétendent dicter l’agenda international voient l’avenir de l’agriculture caractérisé par une industrialisation croissante. Ce qui, au fond, consiste à reproduire le modèle de développement dominant des pays riches depuis le début du XX siècle. Or, pour les pays en développement à dominante agricole - qui ont encore en leur sein 80% des personnes qui travaillent dans la petite agriculture familiale - , c’est un autre type d’agriculture qu’il faut favoriser et c’est un autre type d’investissement qu’il faut réaliser.

Je constate aussi que certaines des priorités qui sont définies comme devant être suivies à l’échelle mondiale sont des priorités qui servent principalement les intérêts du secteur privé, de l’agro-industrie. Que ce soient les fournisseurs d’engrais ou les fournisseurs de pesticides ou de semences. Sans qu’on réalise le risque d’une dépendance accrue des petits agriculteurs par rapport à des firmes très concentrées et qui sont localisées dans les pays industrialisés.

C’est un débat quant au mode d’agriculture qu’il faut privilégier et quant au type de dépendance que l’on veut encourager ou au contraire dont il faut se méfier.

Entraide et Fraternité : Comment faire pour soutenir cette petite paysannerie ? Quelles seraient les pistes à privilégier ?

Olivier De Schutter  : La priorité, me semble-t-il, c’est la capacité des petits agriculteurs familiaux à peser sur les décisions pour influencer les politiques publiques en leur faveur.
S’ils peuvent peser sur les décisions, ils orienteront les investissements, par exemple, vers de meilleurs moyens de stockage locaux, vers des formations qui permettront à ces agriculteurs d’échanger des connaissances entre eux, ils demanderont que les coopératives qu’ils peuvent former pour renforcer leur pouvoir de négociation soient encouragées et soutenues. Cela leur permettra d’être plus compétitifs. Ils pourront ainsi réaliser des économies d’échelle quant à l’empaquetage, la conservation et l’écoulement de leurs produits sur les marchés locaux.

Aujourd’hui, ce sont des agriculteurs qui sont de véritables laissés-pour-compte et qui travaillent de façon solitaire sans soutien de l’Etat et sans pouvoir collaborer les uns avec les autres.

Propos recueillis par François Letocart et Valérie Martin





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